La découverte de la Casamance, l’effervescence du projet Aux cinéphiles de l’eau

Carabane : joli mouillage en apparence mais très inconfortable – promenade-découverte de l’île avec Michel

Voilà, c’est fait, l’équipe Aux cinéphiles de l’eau est arrivé en Casamance ; son attente est comblée, et la découverte, l’étonnement, le dépaysement, total.
Nous sommes arrivés à destination, et le projet prend tout son sens, quelle satisfaction de voir que nous ne nous sommes pas trompés !

Notre première escale fut comme prévue : Carabane. Ile juste à l’entrée de l’embouchure du fleuve Casamance, l’association « Pili Pili » avait annoncé notre venue mais je ne savais pas exactement quelle personne avait été avisée, je pensais à l’instituteur. Dès que nous posons pied à terre, nous partons donc à la recherche de l’école. On est vendredi après-midi et une réunion de sensibilisation sur le sida est organisée dans l’école pour les jeunes du village, quelle surprise et mise dans le bain ! J’explique à l’instituteur rapidement notre projet, que nous avons également plusieurs courts métrages traitant du sida… Lamine, l’instit, est très intéressé, il nous introduit auprès du représentant des jeunes de Carabane, Michel, et ensemble ils nous proposent d’organiser une séance dès le lendemain ! Samedi soir semble en effet être le moment le plus adapté, et comme cela nous nous ferons directement connaître, ce qui sera positif pour notre intégration à Carabane. Nous faisons le tour du village avec Michel pour informer les habitants, et le tour est joué.

Projection de Kirikou : à la place d’une foule en furie comme on le craignait, des enfants scotchés devant l’écran, sages comme des images, incroyable…

Nous projetons Sango Malo, du camerounais Bassek Ba Kobhio, film tout public, histoire d’un jeune instituteur qui débarque dans un village et souhaite révolutionner l’éducation, en incitant les élèves à travailler la terre ; film accessible donc, avec un message intéressant. On en profite également suite à la réunion de la veille pour montrer quelques courts métrages « scénario d’Afrique » sur le thème du sida. Une cinquantaine d’adultes assiste à la séance ainsi que de nombreux enfants, et tout se passe à merveille. La soirée est organisée dans le foyer des jeunes – il fait trop froid pour faire la projection en extérieur, c’est l’hiver pour eux aussi ! – chacun apporte sa chaise, et tout le monde reste du début à la fin, tous très concentrés, c’est génial !
Le lendemain après-midi, nous proposons Kirikou, la séance fait carton plein ! La plupart des enfants du village sont présents, mais aussi des adultes, et une fois de plus, ils nous surprennent : les enfants sont plutôt calmes avant la séance, coachés par les adultes, et ils restent sages comme des images pendant toute la projection, happés par l’écran !

Parallèlement aux projections, nous en profitons pour découvrir avec grand plaisir les paysages, les arbres magnifiques de l’île, et son fonctionnement ingénieux. Les habitants s’autosuffisent, ils vivent de la pêche ou de petits boulots sur l’île, du tourisme un peu également, et tous cultivent la terre. Chaque femme, si elle le souhaite, se voit attribuer une parcelle de terre équitable appartenant au village pour pouvoir faire un jardin. Les animaux vivent en liberté et se promènent dans tout le village : on croise donc des chèvres, des poules, des cochons… En plus des légumes et des fruits (orange, pamplemousse, clémentine, noix de coco), ils produisent du lait et des œufs ; on se remet au lait fermier, un délice !

Les vaches produisent de la bouse, les femmes la ramasse et la ramène au jardin pour en faire de l’engrais, quoi de plus naturel ? Lorsqu’on leur demande si elles utilisent de l’engrais chimique : « Au début, on nous en a donné, mais ça changeait les légumes, ils n’étaient pas bons, alors on ne les utilise pas. »

Nous pensions rester un petit moment, s’intégrer à la vie paisible du village, passer du temps avec Michel et ses amis… Mais voilà, notre habitation n’était pas très confortable… Le mouillage était plein vent tous les matins et une nuit, le vent s’est levé et nous n’avons pas dormi de la nuit tellement le bateau bougeait dans tous les sens. Impossible avec nos 1m80 de tirants d’eau d’aller nous réfugier dans un bolong derrière le village, nous voilà contraints de quitter Carabane plutôt que prévu, quel dommage.

C’est l’endroit qui nous plaît le plus depuis tout le voyage et c’est là que nous restons le moins longtemps (5 jours). Heureusement que nous avions organisé directement une séance, auquel cas nous aurions été bien frustrés, comme quoi il ne faut pas attendre pour faire les choses, car on ne sait jamais de quoi sera fait le lendemain ! Une autre séance était en cours de préparation, avec l’aide des jeunes pour trouver un financement pour l’essence. Sans électricité dans les villages, nous devons maintenant utiliser notre groupe électrogène, et ce que nous avions oublié, c’est que l’essence, ça coûte cher ! Impossible pour nous de payer l’essence pour chaque séance, nous ne sommes pas une ONG qui donne pour donner, nous préférons expliquer la situation aux villageois : s’ils veulent un cinéma, il faut qu’ils participent eux aussi.
Nous quittons Carabane mais pas définitivement, Lamine nous invite au festival socio-culturel de l’île qui se déroule en avril, d’ici là le vent soufflera moins, le mouillage sera donc plus confortable. Restant six mois dans la région, nous pouvons nous permettre de revenir sur l’île, c’est appréciable de ne pas se dire au revoir mais à bientôt ! Nous partons avec quelques courses (des œufs, du lait, des patates, des fruits), et heureusement car le village suivant ne sera pas tant fourni !

Nous partons pour Niomoune, village où nous attendent nos amis du voilier Goélane (si vous suivez le journal depuis le début, vous les connaissez aussi, nous les avons rencontré à notre arrivée en Espagne après notre traversée du Golfe de Gascogne). Katell, Julien et leurs enfants Youna et Maël devaient traverser l’atlantique cette année après leur passage au Siné Saloum pour une mission avec Voiles sans frontières, mais voilà, ils sont tombés amoureux de la Casamance ! L’envie de se poser un peu, prendre le temps, est venu s’ajouter à leur choix, ce qui fait notre bonheur ! On est super contents de se retrouver, cela fait un mois et demi qu’ils vivent à Niomoune, ils peuvent donc nous introduire !

 

Notre arrivée à Niomoune : plongée d’entrée dans une cérémonie traditionnelle de deuil

Heureusement en effet qu’ils sont là, ainsi qu’Anouk, une « toubab » qui vit à Niomoune depuis 3 ans, car notre arrivée est des plus originales et dépaysantes : nous débarquons à Oback, un des 4 quartiers de Niomoune le jour d’une cérémonie de deuil. Une vieille femme est décédée la veille, tout le village et les alentours sont réunis pour lui rendre hommage. Il existe deux sortes d’enterrement dans la religion animiste : une cérémonie « gaie » pour un deuil d’une personne âgée morte naturellement et une cérémonie triste pour un deuil d’un jeune et/ou d’une mort accidentel. Nous avons donc l’honneur d’assister à une cérémonie de fête traditionnelle, difficilement explicable en quelques mots : les hommes dansent tous en chantant avec une lance à la main, les sauts de bounouk (alcool local = vin de palme) coulent à profusion, les griots finissent par porter le corps et demander aux esprits si la femme est prête à partir au cimetière (la famille dépose des offrandes – boissons – sur le cercueil et parle au défunt)… Bref, c’est la découverte d’une culture qu’on ne connaît pas, très portée sur les fétiches, les griots, le respect des anciens. En l’espace d’une après-midi, nous saluons presque tout le village, quel accueil !

 

Projection de film sur la place du village

Remise tout juste de mes émotions, nous partons nous promener dans le village le lendemain avec Katell et rencontrons les jeunes d’Oback. Je leur explique notre projet et ils réussissent à me convaincre d’organiser une séance dès le lendemain, c’est reparti ! Ils m’affirment que l’info va vite circuler, et que la foule sera là, et ils n’ont pas menti !
Après une petite hésitation sur le choix du film – ils s’organisent souvent des soirées vidéo où ils ne regardent que des films de guerre ou de Kung Fu, et lorsque le film est trop calme, ils en passent un autre : passer un film africain où il ne se passe pas grand-chose nous semblait un peu risqué pour une première… – nous projetons Mossane, de la sénégalaise Safi Faye (ils nous étaient demandés un film en wolof car beaucoup ne parlent pas français, et nous n’avons pas de film en diola) : très beau film qui conte l’histoire d’une belle jeune femme de 14 ans convoitée par tout le village, elle est amoureuse d’un homme qui l’aime également, mais elle est promise un autre, un riche du village qui vit en France. Sa famille la force à se marier avec cet homme pour l’argent, et Mossane refuse. Le film est assez lent, avec de longs moments de pose musicale et pourtant, il comble le public. Tout fonctionne comme nous l’avions pensé : même s’ils n’ont pas l’habitude de regarder des films d’art et essai, le fait que le film parle de leur vie, cela les enchante. Ils rigolaient tous en voyant les personnages manger à la main dans un grand plat, alors qu’ils font tous les jours !

Vu panoramique du public ce soir là : record battu, les habitants des autres quartiers autour de Oback se sont aussi déplacés pour voir le film

Projection samedi soir au foyer de Oback

Le lendemain les échos étaient très positifs, beaucoup m’ont demandé si une autre projection est prévue le soir même ! Nous n’y pensions pas car le samedi soir, les jeunes organisent un bal. Mais voilà, dans le quartier d’Elou, une autre cérémonie de deuil a lieu pour un jeune décédé quelques jours avant à Ziguinchor et originaire du village. La soirée prévue à Elou est annulée et les jeunes d’Oback nous demandent de projeter un film le soir. Nous acceptons à la condition que les jeunes organisent tout : la communication et l’entrée pour pouvoir payer l’essence. De nouveau, ils nous surprennent. Habitués à organiser des soirées, tout se passe sans incident : en deux heures tout Niomoune est au courant de la projection, ils font payer 50 francs CFA (5 centimes) pour les adultes, 25 francs pour les enfants. Pour rentrer dans nos frais, nous nous étions baser sur 150 personnes mais l’audience a été beaucoup plus forte. Comme film du samedi soir, nous passons Jaaro Bi, de nos amis de Pikine rencontrés pendant le festival de film à Dakar. C’est un premier film réalisé dans un quartier de Dakar qui se veut très comique, la salle a rigolé du début à la fin !

Nous ne pouvions pas imaginer mieux en termes d’échange pour notre projet : organiser les séances avec les jeunes du village, qui règlent seuls notre problème d’argent du à l’essence du groupe électrogène. Comme il y avait foule ce soir là, l’entrée a permis de payer deux séances, nous allons donc organiser une autre projection un soir en plein air, gratuit pour tout Niomoune.

Organisation « pratique » pour la projection du collège : chacun vient avec sa chaise !

Tous les élèves sont présents ainsi que d’autres enfants et adultes de Niomoune

Débat sur le sida animé par le principal, le prof de SVT, Alipha du dispensaire (avec la casquette), et Anouk bénévole à « Aides »

A côté de cela, nous avons rencontré l’école et le collège qui s’organisent également pour proposer aux élèves des séances spéciales. Grande première mardi après-midi dans le foyer de Som (un autre quartier de Niomoune) où il était projeté un documentaire sur C’est quoi le sida et un film de fiction de 30 min réalisé par des jeunes banlieusards de Paris Tout à Refaire, traitant de l’émigration. Comme vous pouvez vous en rendre compte, tout s’est organisé très vite : 3 séances en l’espace de 5 jours. Pour la dernière, on a bien failli se voir nous la reprocher… En fait, la projection avait été organisée avec le principal du collège mais nous n’avions pas avisé le dispensaire de santé de Niomoune pour le documentaire sur le sida, tout simplement parce que nous ne savions pas que ce dispensaire existait. Par le biais d’Anouk, l’infirmier est venu se plaindre, on a rectifié le tir en l’invitant la veille pour le lendemain à assister à la séance et à participer au débat. Autre erreur, nous n’avions toujours pas rencontré le chef du village, absent depuis notre arrivée à cause du deuil du jeune de Ziguinchor. Attention, à vouloir aller un peu vite, nous avons oublié quelques règles importantes… Tout s’est arrangé sans soucis, nous avons rencontré le chef du village avant la projection pour les élèves, il était déjà au courant de notre arrivée et nous souhaitait la bienvenue !
Et pour ce qui est du dispensaire, nous avons réalisé que c’est bien le principal qui avait omis de nous en parler, car il ne souhaitait pas vraiment leur présence à la projection. Conséquence : débat un peu houleux où membres du collège et membres du dispensaire n’étaient pas d’accord entre eux sur les réponses à apportées face au sida, le principal voulait qu’on parle uniquement français car cette séance était organisée par l’école pour des fins pédagogiques… Mais quel pédagogie de parler à des élèves une langue que certains ne comprennent pas ! Bref, je pourrais m’étaler sur ces problèmes mais par écrit, il ne sera pas évident que vous me suiviez dans ma réflexion, j’arrête donc ici le débat !

Comme vous le voyez, nous avons pleins de choses à dire sur notre arrivée en Casamance, ce début de séjour est très riche à tous les niveaux. L’intégration à Niomoune a été express. Avec le cinéma, tout le monde connaît mon prénom et dès que je me promène dans le village, j’entends « Pauline, Kasoumay (Comment ça va) ? ». On se sent très bien ici, l’échange est total, nous apprenons beaucoup de leur vie et nous leur apportons beaucoup avec cette découverte du cinéma africain.

Voilà, pour la vie quotidienne niomounoise, ce sera pour un prochain message, pas avant 15 jours car pour aller sur internet comme pour aller faire des courses d’ailleurs, il faut se rendre à Ziguinchor, la capitale, à environ 4h en pirogue. Grand changement pour nous en effet : on ne trouve pas de légumes, lait, œufs, fruits… à Niomoune. Ils ne mangent que du riz avec du poisson quand il y en a, on trouve peu de choses à la boutique (du bon pain tout de même !), mais tout cela est une question d’habitude et d’organisation (pour faire ses réserves en allant à Ziguinchor !).

 

Le départ de Benj

Le voilier Goélane

Autre grand changement : le départ de BenjaMains. Heureusement que nous avons la satisfaction de nous retrouver tous les deux avec Yann, car nous voyons partir un grand ami, qui va beaucoup nous manquer dans la suite du voyage, spécialement pour Yann qui partageait beaucoup avec lui, que se soit pour la musique ou les travaux sur le bateau. Nous nous quittons naturellement en Casamance, à la fin de notre périple itinérant, après 4 mois de vie commune et plus de 6000 km parcourus, quelle riche expérience ! Je vous laisse avec un dernier magnifique message de Benjamin, que nous remercions mille fois et à qui l’on souhaite un bon retour, à toi de lancer ton projet, on est avec toi !!

 

 

Arrivée en Casamance, terre où l’homme ouvert et généreux vie en harmonie avec la terre, l’eau et l’animal.
Terre de tradition, où les valeurs africaines sont encore aujourd’hui en grande partie préservées.
Terre d’accueil, où Evaloa et son équipage se sentent tout de suite à l’aise, comme des membres de la famille.
Terre d’harmonie, où chaque scène de vie détient toute la beauté du monde, dans un décor de nature forte.
Arrivée en Casamance, où la fin d’un long voyage laisse place sans transition à un autre qui promet d’être riche en expériences et découvertes.
Le Cinéma est apprécié comme jamais, à sa juste valeur. Sa place est bien ici, au bon endroit, au bon moment.
C’est sur ce tableau harmonieux que j’achève ce si beau voyage. Je vais laisser un peu tranquille Yann et Pauline, les laisser vivre leur projet, vivre cette expérience, vivre tout simplement.
Je vous laisse là, heureux et serein de vous savoir dans cette région si accueillante.
Je ne vous remercierai jamais assez pour cette invitation au voyage. Et quel voyage ! A quatre sur le dos d’Evaloa, les histoires ont été riches et fortes, les rencontres chaleureuses et surprenantes, les paysages envoutants, et la vie tellement belle.
Me voilà bien chargé de couleur, d’émotions fortes et de soleil, prêt à affronter le froid du nord. Mais pour éviter tout choc thermique, je prévois un retour en douceur par la route jusqu’au Maroc, pour finir par les airs. Et grande coïncidence, Agnès part le même jour que moi de Bretagne en bus pour rejoindre Evaloa. Deux départs le même jour pour ce 20 Janvier, date déjà historique avec ce grand changement  de l’autre coté de l’Atlantique.
Ce long voyage m’a permis de me poser un peu avant d’achever mon projet qui lui aussi tourne autour de l’itinérance et du vivre autrement : un atelier de menuiserie itinérant accompagné de ma casba démontable.  A mon retour, je commencerai tout de même par mettre à jour ma page perso sur le site internet de l’association collective et artistique où je suis installé : http://elaboratoire.free.fr
Le cinéma itinérant est arrivé à bon port. Je peux maintenant quitter le navire… comblé.
Merci encore.

PS : nous avons mis beaucoup de photos dans ce message mais nous sommes tellement contents de pouvoir vous montrer comment se passent nos projections en Casamance, c’était dur de choisir !

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